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Reportages sur la randonnée

L’énigme des Walser glaronnais

Il est facile de faire une belle randonnée en raquettes dans les Weissenberge glaronnaises. Il est plus difficile de savoir si des Walser ont vécu ici ou non. Notre rédacteur en a discuté avec six expertes et experts, dont les propos sont retranscrits sous forme de rencontre fictive.
30.10.2025 • Texte et photos: Heinz Staffelbach
Das Berggasthaus Edelwyss, eingebettet in die märchenhafte Winterlandschaft der Weissenberge. © zVg
Circuit simple dans la vallée de la Sernf
Weissenberge • GL

Circuit simple dans la vallée de la Sernf

Les Weissenberge, dans la vallée glaronnaise de la Sernf, ont tout pour faire rêver en hiver: un téléphérique grimpe du village de Matt à plus de 1200 mètres d’altitude en trois minutes. En haut se trouvent un itinéraire pour raquettes à neige balisé en rose, un chemin de randonnée hivernale damé, une piste de luge pentue ainsi qu’une auberge de montagne. Et le surnom des Weissenberge, la «terrasse ensoleillée du pays de Glaris», est de bon augure pour une journée de randonnée hivernale parfaite. La randonnée en raquettes 991 de SuisseMobile, le «Stäfeli Trail», fait une grande boucle depuis la station supérieure du téléphérique et parcourt le vaste paysage au-dessus des Weissenberge, majoritairement en pente douce. Le premier quart se déroule en terrain dégagé, les trois quarts suivants traversent tour à tour des forêts, des clairières et des terrains ouverts. Des vues superbes s’offrent presque tout au long du circuit, sur le massif du Vorab au sud et sur la chaîne du Charenstock et le Glärnisch à l’ouest. Le point culminant de la randonnée se trouve près du club de ski Stäfeli, à 1760 mètres d’altitude. Le chemin redescend ensuite vers les Weissenberge, tantôt en douceur, tantôt en pente un peu plus raide. Au bas de cette descente, la piste est bordée de quelques vieilles maisons et étables tannées par le soleil. Leur architecture en madriers de bois se retrouve de la sorte ou dans un style similaire dans tout l’espace alpin. L’auberge de montagne Edelwyss, avec sa belle terrasse ensoleillée, se trouve juste avant la station supérieure du téléphérique. Ici, comme à la station supérieure, il est possible de louer des luges pour filer à toute allure jusqu’à la station inférieure.

vers la proposition de randonnée

Weissenberge ob Matt, vallée de la Sernf, canton de Glaris. Dans la salle à manger de l’auberge de montagne Edelwyss, six femmes et hommes élégamment vêtus sont réunis autour d’une grande table en bois. Devant elles et eux, des ordinateurs portables et une multitude de documents. Il est 9 h. Il y a là:

  • Heiri Marti, restaurateur Auberge de montagne Edelwyss
  • Beat Mahler, Archives du canton de Glaris
  • Carmen Tellenbach, Archives communales des Landesarchiv glaronnaises
  • Benno Furrer, Coauteur de l’ouvrage «Kunstdenkmäler des Kantons Glarus», Band Glarus Süd
  • Stephanie Summermatter, Dictionnaire historique de la Suisse (DHS)
  • Riccarda Theiler, Musée suisse en plein air de Ballenbergtoutes
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Das Berggasthaus Edelwyss, eingebettet in die märchenhafte Winterlandschaft der Weissenberge. © zVg

Heiri Marti: Mesdames et Messieurs, bonjour et bienvenue ici dans les Weissenberge, à 1200 mètres d’altitude. Par chance (il regarde joyeusement par la fenêtre), la neige abondante fait honneur au nom de ces «montagnes blanches». Nous sommes réunis ici pour clarifier une bonne fois pour toutes une vieille question. A savoir (il fait une pause, puis déclare avec emphase): les Walser ont-ils colonisé les Weissenberge? Ils ont en effet émigré du Haut-Valais vers d’autres régions entre le XIIe et le XIVe siècle, et se sont généralement installés en altitude. Je voudrais tout d’abord demander à Beat Mahler, des Archives du canton de Glaris, de nous dire ce qu’il en pense.

Beat Mahler: Bonjour à vous, chères et chers collègues. Je suis moi aussi ravi que nous nous retrouvions ici pour débattre de cette question passionnante. Malheureusement (son visage s’assombrit), le plus grand spécialiste des Walser, notre vieil ami Fritz Zopfi, n’est plus des nôtres. Dans son article consacré à l’infiltration des Walser dans la vallée de la Sernf depuis la fin du XIIIe siècle, paru dans les annales de la Société d’histoire du canton de Glaris en 1982, il écrivait déjà qu’il existait au fond de la vallée de la Sernf un toponyme à l’origine walser indéniable, celui de la localité de «Jetz», sous le col du Panix. Ce nom apparaît déjà vers 1350 dans le terrier de Säckingen, le registre des revenus du couvent de femmes au bord du Rhin. Et il existe d’autres noms de localités suspects …

Carmen Tellenbach: J’aimerais ajouter quelque chose à cela. Dans le terrier de Säckingen, il est écrit «Getz», et non «Jetz».

Beat Mahler: Merci Carmen, c’est exact. Fritz Zopfi écrit à ce sujet ... Attendez un instant, où est-ce? Ah, ici: «L’erreur de consonne (g au lieu de j) peut être imputée à la négligence du scribe étranger, qui se manifeste à plusieurs reprises dans ce registre. Toutes les mentions ultérieures de cet alpage sont orthographiées ‹Jätz› ou ‹Jetz›.»

Heiri Marti: Merci, Beat et Carmen. Beat, tu voulais dire quelque chose sur d’autres noms de lieux.

Beat Mahler: Tout à fait. Fritz Zopfi parle encore de deux autres (il lève l’index) toponymes à l’origine walser indéniable: à savoir «Furgge», pour l’actuel col de Richetli, et «Ritzli», sur le versant ouest de la vallée à Hintersteinibach.

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Près d’Engisböden. Derrière la maison, la région du Charenstock et du Gandstock. Tout à gauche, le fond de la vallée de la Sernf, autour d’Elm

Carmen Tellenbach: Il existe d’ailleurs d’autres traces des Walser dans les noms de la vallée de la Sernf. Dans son ouvrage Glarner Land- und Alpwirtschaft in Vergangenheit und Gegenwart, Jost Hösli, spécialiste des maisons rurales, écrivait en 1948: «Aux XVe et XVIe siècles, certaines montagnes de la vallée de la Sernf sont colonisées par des familles d’immigrés, dont de nombreux Walser, comme les Stauffacher, les Giger (Gigerhofberg au-dessus d’Engi), les Bräm, les Disch et les Juon.»

Heiri Marti: (il tape quelque chose sur son clavier et fronce les sourcils) Très bien, mais je viens d’ouvrir l’entrée sur les Walser dans le Dictionnaire historique de la Suisse, qui contient une belle carte des migrations des Walser depuis la vallée de Conches dans presque toutes les directions. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne trouve pas de flèche en direction du pays de Glaris. Qu’est-ce que cela signifie?

Carmen Tellenbach: Cela est probablement dû au fait qu’il n’y a que des traces linguistiques des Walser dans le canton de Glaris, sans que l’on puisse prouver leur migration vers la vallée de la Sernf.

Heiri Marti: (un peu agacé) Je suis un peu confus. Ces toponymes, qui existent bel et bien, ne sont-ils pas une preuve? Benno, qu’en penses-tu?

Benno Furrer: Dans la recherche historique, un fait n’est considéré comme avéré que s’il en existe des traces écrites dans les archives. Or, les Walser s’installaient généralement en dehors des villages et n’étaient donc pas consignés dans les archives communales. Il faut aussi faire la distinction entre les individus ou les familles qui ont déménagé quelque part et les migrations des Walser proprement dites, c’est-à-dire les déplacements en grand nombre sur plusieurs générations.

Il est maintenant 10 h du matin et le soleil vient de se lever au-dessus du Fanenstock. Stephanie Summermatter se racle la gorge.

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Le soleil se lève sur les Weissenberge. Des Walser ont-ils un jour vécu dans ce hameau?

Stephanie Summermatter: Revenons à la carte du Dictionnaire. Beat, tu as vu qu’il n’y a pas de flèche en direction du pays de Glaris. Mais cette carte s’appuie sur un schéma de l’historien Arthur Fibicher dans le tome 2 de Walliser Geschichte, de 1987. Elle reflète ainsi les faits connus d’Arthur Fibicher à l’époque. Je n’exclurais donc pas, sur cette seule base, que les Walser aient aussi migré vers le canton de Glaris.

Heiri Marti: D’accord, intéressant, merci Stephanie. Je vois qu’il faut donc bien faire la différence entre (il trace des guillemets dans l’air) l’hypothèse et la preuve. Mais voici encore un dernier indice. Il s’agit des belles vieilles maisons en bois que nous avons ici, sur les Weissenberge. J’ai déjà vu exactement les mêmes dans la vallée de Conches. N’est-ce pas une preuve, là non plus?

Benno Furrer: Pour le livre sur les monuments d’art et d’histoire glaronnais sur lequel je travaille actuellement avec Andreas Bräm, je suis déjà venu dans les Weissenberge pour documenter ces maisons. Il s’est avéré qu’aucune des maisons dont la date de construction est connue n’a été bâtie avant 1700. Les migrations des Walser ont toutefois eu lieu bien plus tôt, principalement entre le XIIe et le XIVe siècle.

Heiri Marti: Riccarda, tu es la spécialiste des maisons rurales au Musée de Ballenberg. Qu’en penses-tu? Nos belles vieilles maisons sont-elles d’origine walser ou non?

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Une ferme en madriers de bois typique de tout l’espace alpin, et non des Walser en particulier, malheureusement

Riccarda Theiler: J’ai examiné une série de clichés que j’ai reçus par courrier. Les bâtiments qu’on y voit ont clairement été construits bien après le XVe siècle et ne permettent donc pas, à mon avis, de tirer des conclusions sur l’existence d’une colonie walser. Ils témoignent plutôt de la production animale et laitière typique des régions alpines. Les matériaux choisis et le type de construction en madriers de bois se retrouvent sous des formes similaires dans une grande partie de l’espace alpin. Ce choix est simplement lié à la disponibilité des ressources.

Benno Furrer: Je partage cet avis. Il s’agit juste de constructions en madriers de bois typiques de l’espace alpin.

Heiri Marti: D’accord, restons-en là. Mesdames et Messieurs, assez discuté. Finissez votre café, puis nous partirons comme prévu faire une belle randonnée en raquettes, afin de profiter de nos Weissenberge hivernales, qu’elles soient liées aux Walser ou non.

Remarque: les six personnes mentionnées existent bel et bien et les propos que nous leur avons prêtés correspondent à ce qu’elles ont raconté au rédacteur par téléphone ou par écrit. Leur rencontre à l’auberge Edelwyss est toutefois purement fictive.

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En route près d’Ochsenbüel, avec le Glärnisch à l’arrière-plan

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    Heinz Staffelbach

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