Illu Kolumne 26-3
La chronique ABO

Au cœur de mon hêtre

29.05.2026

Le soir, après une journée de travail sédentaire, un rituel s’est installé. J’enfile mes baskets, je prends le chemin de la forêt pour une heure de marche. Parfois le pas est vif pour sentir le cœur battre et la chaleur monter. D’autres fois, il se fait lent, contemplatif, les sens en éveil, une paire de jumelles autour du cou. Le point de départ est presque toujours le même: la châtaigneraie qui surplombe mon village. Celle qui, à l’automne, attire les foules en quête de ses fruits charnus. Mais depuis quelques mois, la promenade a trouvé un nouveau centre de gravité. Un détour devenu essentiel. Une halte auprès de mon arbre.

Au milieu des châtaigniers à l’écorce épaisse, il se distingue sans effort. Solidement campé, ce hêtre a attiré mon regard par la douceur et la clarté de son écorce. Sa fragilité contraste avec l’envergure de son tronc. Ses épaisses racines plongeantes dans le sol me rappellent les pattes d’un pachyderme.

Au printemps, ses feuilles d’un vert clair lumineux se déploient avec délicatesse. Finement ciliées dans leurs premières semaines, elles semblent porter la joie du renouveau. L’été venu, le feuillage s’épaissit. Organisés comme un éventail, sur un même plan, ces milliers de petits panneaux solaires forment une couronne généreuse, offrant une ombre bienvenue. Il m’est alors difficile de résister à l’invitation de m’adosser contre le tronc centenaire.

Je sais déjà que dans quelques mois, son énergie sera différente. En se retirant des feuilles, la chlorophylle dévoilera des pigments jusqu’alors tenus cachés. Les feuilles deviendront dorées puis brunes. Solidement accrochées aux branches dans un premier temps, elles bruisseront dans le vent jusqu’au cœur de l’hiver, où elles rejoindront alors le sol pour devenir humus. Je l’imagine centenaire, voire pluricentenaire. Je me demande combien de cycles lunaires ont modulé le flux de sa sève. Combien d’humains ont adossé leur dos à sa peau douce. Qui étaient les amoureux qui ont taillé leurs initiales dans sa chaire. Il a son histoire. Moi la mienne. Mais à son contact, je me sens revenir au cœur de mon hêtre.

À propos

Autrice: Sophie Dorsaz aime explorer le vivant sous toutes ses formes à travers ses activités de journaliste, ­d’enseignante de yoga et d’apprentie accompagna­trice en montagne. Au fil de ses chroniques, elle évoque ses cheminements intérieurs et extérieurs.

Illustrateur: La jeune créatrice visuelle Leonie Jucker de Berne réalise une illustration pour chaque chronique.

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