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La chronique ABO

C’était mieux avant, vraiment?

10.04.2026

Au moment d’empiler nos assiettes en fin de repas à la cabane Vermigel, une question se glisse à notre table. «Au fait, vous êtes quoi comme groupe? Un club particulier? Des collègues?» Nous nous regardons, un peu interloquées, avant de répondre que nous sommes simplement cinq amies de longue date. Particularité de cette excursion, nous nous étions entourées d’une guide de montagne. Six femmes donc, à partager leur amour de la nature. Ce qui peut sembler anodin ne l’est pas tant que ça quand on se penche un tant soit peu sur l’histoire de la randonnée. Durant des siècles, celles qui se permettaient de prendre la tangente sur des sentes sauvages n’étaient généralement pas bien vues. Rappelons simplement l’exclusion officielle des femmes du Club alpin suisse en 1907, les poussant à se fédérer entre elles une dizaine d’années plus tard.

Regardons également les récits d’aventures et de randonnées, longtemps signés presque uniquement par des plumes masculines. Interpelée par ce déséquilibre de genre, l’écrivaine et marcheuse anglaise Annabel Abbs a fouillé dans les récits de voyage oubliés, les lettres, les peintures, les écrits biographiques, en quête de ces femmes pour qui la marche a compté, entrainant parfois un changement de vie radicale. Son ouvrage «Méfiez-vous des femmes qui marchent» relate le courage et l’audace de huit figures féminines qui se sont libérées, émancipées et affirmées au rythme de leurs pas, payant parfois le prix fort de l’abandon et de l’exclusion sociale.

Aujourd’hui, je me rends compte à quel point nous avons de la chance de pouvoir crapahuter entre femmes, partager nos savoirs, cueillir des plantes, les apprêter sans être pointées du doigt, jugées et dans le pire scénario brûlées, comme ce fut le cas pendant des siècles. Petit à petit, au fil des décennies, les femmes ont fait leurs places sur les sentiers, les parois et les arêtes. Et elles continuent de la prendre. Pour cela, je dois avouer que j’apprécie d’être née à cette époque, même si bien d’autres aspects de notre temps me déplaisent. Je mesure également la valeur de pouvoir me déplacer à ma guise dans ce coin du monde, vêtue comme il me chante.

Alors, la prochaine fois au moment d’enfiler des baskets entre amies, collègues ou voisines, pensons à la chance que nous avons de pratiquer cette activité pour nous et entre nous. De vivre ces petites ou grandes aventures qui bâtissent notre corps, notre force intérieure et notre confiance. Rappelons-nous de ce temps où arpenter «le paysage au-delà de la barrière du jardin était réservé au sexe fort», selon les mots d’Annabel Abbs. Savourons donc chaque pas. Pour celles d’hier et celles d’ailleurs, encore interdites de mouvement.

À propos

Autrice: Sophie Dorsaz aime explorer le vivant sous toutes ses formes à travers ses activités de journaliste, ­d’enseignante de yoga et d’apprentie accompagna­trice en montagne. Au fil de ses chroniques, elle évoque ses cheminements intérieurs et extérieurs.

Illustrateur: La jeune créatrice visuelle Leonie Jucker de Berne réalise une illustration pour chaque chronique.

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